Théologie de la roue : sermon du Prieur pour la rentrée
Rentrée de La Roë, 20 septembre 2026
Chers fidèles,
À quoi sert La Roë ?
À quoi sert la « roue » ?
1. Rondeur des jours
La roue, vous le savez, est l’emblème de cette abbaye fort ancienne et de ce village. L’abbaye, fondée à la toute fin du XIe siècle par Robert d’Arbrissel, dont nous avons lu la vie dernièrement au réfectoire, puis le village, portent une roue sur leur blason, ce sont des « armes parlantes » : elles représentent le nom qu’elles signifient. La Roë est représenté par une roue, une roue de chariot ou de charrette.
Qu’est-ce qu’une roue ? La roue est cette invention géniale qui a permis au plus grand nombre d’arriver à l’heure à la messe ce matin, en parcourant une bonne distance en véhicule automoteur à quatre roues. Moyeu, rayons, jante permettent de fournir un mouvement mécanique horizontal extrêmement régulier, adhérant à la route. Comme la domestication du feu, l’eau chaude ou l’électricité, la roue fait partie de ces acquisitions techniques qui ont révolutionné la vie humaine.
Cette roue évoque, en plus de l’intelligence pratique de l’homme qui par elle a transformé son rapport au lieu et donc au temps, la régularité, une forme d’ordre, la « rondeur des jours », pour reprendre l’expression d’un de nos romanciers.
Cet objet si important de la vie rurale d’antan nous est moins familier, mais sa signification demeure. Elle est presque évidente. La roue évoque la succession des jours, des mois, des saisons, des années. Mouvement et répétition. Comme le cycle liturgique annuel qui, au long des années, des décennies, au long d’une vie entière, vient former notre âme pour imprimer en elle la figure du Christ révélée dans ses différents mystères, de son incarnation à sa session à la droite du Père, en passant par la croix et la résurrection.
La roue tourne, les années passent, les anciens meurent, prennent leur place en terre, quand les poussettes et landaus signalent la relève. J’ai à l’esprit les noms et visages de certains membres de la communauté de La Roë qui nous ont quittés, je les porterai tout à l’heure à l’autel au memento du canon. Ce regard sur les générations humaines qui se succèdent, nous le portons sans tristesse, avec une forme de sécurité mêlée de nostalgie : nous passerons, mais nous serons remplacés. La vie continue.
Il y a une beauté noble dans cette « rondeur des jours », dans laquelle tous nous nous inscrivons.
2. Prison des siècles
La roue évoque cette régularité, qui a sa part rassurante. Puisqu’on sait ce qui arrivera. On peut prévoir les saisons, ou le temps qu’on mettra pour arriver à l’heure à la messe.
Mais, s’il y la part rassurante de cette régularité, il y aussi la part oppressante : ce sera toujours ainsi. Cette régularité peut se transformer en monotonie, la roue en routine, et la vie en prison : comme la souris dans sa roue, qui court, qui court et qui n’avance pas. Elle s’épuise sans progresser. Et, de guerre lasse, le cœur affolé, elle s’arrête et meurt, et la roue qui l’a tuée s’arrête avec elle.
Nous sommes parfois cette souris qui court et qui s’épuise par son propre mouvement, mouvement qui est sa propre perte.
C’est une roue qui devient écrasante, qui broie tout sur son passage, sans jamais arrêter son cours impitoyable.
L’horloge tourne, chers fidèles, et pas seulement parce que vous trouvez que mon sermon dure trop longtemps ! Les aiguilles de la montre avancent : on regarde surtout l’aiguille des secondes, la plus sympathique, car elle anime le cadran, mais pensez aux deux autres, qui avancent aussi et qui nous poussent imperceptiblement vers la sortie.
Les anciens en avaient fait presque une philosophie, du moins une maxime, quand ils gravaient sur les cadrans solaires : toutes blessent, la dernière tue. Vulnerant omnes, ultima necat.
Cette idée est mise en scène de façon extrêmement puissante et violente dans l’arène des Hunger Games, arène en forme d’horloge, qui apporte à chaque nouvelle heure une nouvelle calamité qui emporte des vies. C’est Chronos qui dévore ses enfants.
Regardez le prédicateur ce dimanche : en pleine force de l’âge, comme on dit.
Et, dans 20 ans, il aura pris des rides, sa voix sera moins forte.
Dans 40 ans, il ne pourra peut-être plus monter en chaire, s’il est encore de ce monde.
Dans 60 ans, il aura quitté la terre des vivants, comme beaucoup d’autres dans cette assemblée. Il se trouvera peut-être un ancien pour dire : je me souviens quand j’étais gamin d’un père qui avait prêché sur la roue. Mais je ne sais plus trop où il voulait nous mener…
Mais c’est bien simple : la roue tourne, mes frères.
Cette régularité de la roue, le caractère implacable de l’horloge nous confronte au tragique de la vie. C’est la condition de l’homme ici-bas. Et la condition de l’homme est tragique.
Pourquoi y a-t-il en nous quelque chose qui regimbe à la pensée de ce cours impitoyable ?
Mais parce qu’une part de nous aspire à l’éternité !
Une part de nous est de la famille des anges et aspire à durer toujours.
Une part de nous est marquée par la mortalité et la corruption et nous attire au tombeau.
Tous ici, nous sommes appelés à la bienheureuse éternité. Mais qui, parmi nous, en sera vraiment ? Rien n’est joué.
3. Sortie du cycle
Beauté du cycle de la vie, avec son alternance de disparitions et d’engendrements.
Rigueur et dureté du temps, qui avance impitoyablement.
Entre ces deux dimensions du temps humain, il y a une seule manière de sortir du cycle et d’en sauver la beauté : c’est Jésus-Christ !
La roue, le cercle, le cycle a sa grandeur ; il a aussi sa marche inexorable. Mais, pour nous, notre vie ne s’y arrête pas. Elle baigne dans l’espérance de la sortie du cycle pour atteindre la bienheureuse éternité.
Le Seigneur, en son incarnation, assume dans sa Personne éternelle notre part du temporel. En joignant le temporel à l’éternel, il nous offre un pont pour gagner l’éternel. C’est cela que nous devons viser.
Vous avez déjà observé les éoliennes qui poussent, malgré nous, dans nos campagnes : quand elles tournent, on est impressionné par la distance parcourue aux extrémités comparée à la distance parcourue près de l’axe. Plus on se rapproche de l’axe, moins il y a de mouvement, plus on s’approche de l’immobile, de l’éternel.
Ne vous laissez pas écraser sous la jante, ne restez pas dans les rayons, rapprochez-vous de l’axe. L’axe du monde, c’est la croix : « La croix ne bouge pas, tandis que le monde tourne. » « Stat crux dum volvitur orbis. »
Il faut vouloir la régularité pour que Dieu s’en empare. Et, dans cette régularité, cette monotonie de la vie, laisser percer, laisser passer la grâce. Il faut accepter la marche inexorable du temps, mais la lire à la lumière de l’éternité.
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Rondeur des jours, prison des siècles, sortie du cycle.
À quoi sert la roue, à quoi sert La Roë ? À assumer ces trois dimensions de l’existence humaine et chrétienne.
Ce que nous venons chercher à La Roë, c’est Dieu, tout simplement.
Fr. Augustin-Marie Aubry